Hortense
Prologue
Enfin !
Journée terminée !
Hortense se jette avec délice dans son
canapé tout en lançant ses escarpins d’un coup de pied rapide. Ils atterrissent tous deux près de la
fenêtre. Encore heureux que cette
fois-ci, son geste ait été précis car ils auraient très bien pu s’envoler par
la baie ouverte comme la dernière fois…
Elle sourit en se remémorant les
invectives de sa voisine qui les avait reçus dans ses géraniums.
-
Hortense !!
Enfin ! La dernière fois,
c’était l’eau de vos basilics, cette fois-ci vos chaussures, la prochaine fois,
vos petites culottes ?
Ce souvenir l’a déjà
détendue ! Elle le savoure autant
que la libération de ses orteils. Mais
quelle idée d’obliger les hôtesses de l’air à porter ces instruments de torture. Et dire que les femmes sont libérées! Elle observe le joli tatouage qu’un Tahitien
lui a gravé lors d’une escale à Papeete.
Un tatouage, discret, délicat, léger. Un calligramme qui s’envole puis
s’enroule comme une vague. A nouveau,
elle le trouve splendide. Son premier
acte de rébellion, quand elle a voulu s’émanciper de sa famille.
Hortense Duquesnoy ! Quel nom difficile à porter. Papa, homme d’affaires, CEO des magasins
Duquesnoy et consorts, à l’International !
Maman, Cécilia pour les intimes, de toutes les œuvres caritatives. Impossible de sortir à Lille sans être
directement associée à cette famille, charismatique mais ô combien envahissante.
Heureusement que son travail l’a obligée à migrer à Senlis.
Elle posa alors son deuxième acte de
révolte : Hortense Duquesnoy, devint Hortense Grimaldi. Le choix du nom était symbolique : elle
demanda à être appelée comme sa mère en souvenir de son aïeule Hortensia
Grimaldi, Italienne au tempérament fougueux qui fut la première femme de sa
famille à jeter son corset aux orties et à se couper les cheveux.
Pour le corset, Hortense
comprend. Mais pas vraiment pour la
coupe. Elle tient trop à sa
tignasse. C’est peut-être la seule
contrainte personnelle qu’elle s’inflige car elle adore ce signe de
féminité. C’est vrai qu’elle arbore
fièrement une crinière de lion, rousse, épaisse, dans laquelle ses doigts se
perdent quand elle la coiffe. Jamais un
coup de peigne, ni de brosse pour entretenir ses boucles spectaculaires. Bien sûr, l’étape du chignon s’impose pour
dompter sa coiffure. Elle peut bien
faire ces deux concessions pour garder son travail : discipliner ses pieds
dans ces foutus escarpins et sa chevelure pour poser ce ridicule
couvre-chef ! Car oui, malgré les
apparences de l’uniforme, le chef, ça reste bien elle !
Elle se relève au bout de quelques
minutes pour enlever cet uniforme. Comme
à son habitude, Hortense le sème tout le
long du trajet qui mène à la douche. Ses
courbes se dévoilent ainsi aux détours des miroirs et se libèrent des derniers
carcans imposés aux femmes. Adieu, slip,
soutien-gorge. La nudité à l’état
pur. Rien de tel pour la sensation de
liberté.
Ses cheveux mouillés continuent à
dégouliner dans son dos en de profonds sillons qui lui procurent des
frissons. Le contraste avec la soirée
torride est saisissant. Alors, elle ne
les essuie pas et continue à profiter des bienfaits de cette douche.
Elle enfile un short et un caraco
soyeux qu’elle sent à peine sur la peau.
Elle se parera de bijoux si Samuel l’appelle tout à l’heure pour
sortir. Pour l’instant, c’est la détente. Elle se sert un Spritz bien glacé et
s’installe sur le pouf de son petit balcon.
Les écouteurs vissés dans les oreilles, elle se laisse bercer par la
musique cubaine, savoure le froid du verre contre sa gorge, le pétillant de la
boisson et les rayons du soleil.
Hortense se met aussi à imaginer le bon repas maison qu’elle va se
concocter ce soir.
Son smartphone se met à sonner :
les parents !
Aucune envie d’entamer une
conversation policée avec ses paternels.
Elle ignore donc l’appel et laisse courir les notes de la sonnerie
« Polaris ».
Ce refus de réponse lui procure chaque
fois le même plaisir. Son père à qui
elle a dû obéir « au doigt et à l’œil », maintenant, c’est elle qui
le mène à la baguette.
C’est elle qui décide ! Enfin !
Bris d’amitié
La notification des messages du
smartphone d’Hortense tinte doucement.
Sam ne viendra pas ce soir. Elle
continue à scroller tout en tortillonnant une mèche de cheveux autour de son
index. Elle s’attarde sur ses appels
récents et fait défiler la liste. Ceux
qu’elle consulte ne sont plus si récents que ça.
Et puis, son doigt et son regard
s’immobilisent.
Quatre mois !
Cela fait déjà quatre mois qu’elle ne
l’a plus vue. Agathe, sa meilleure amie.
Depuis ce fameux week-end sur la côte d’Emeraude….
Le temps était clair, printanier,
idéal pour se revigorer. Le dernier
jour, elles se sont reposées sur le banc d’une digue de Dinard, juste après
leur balade au parc de Port-Breton.
C’est là, qu’Agathe a sorti un petit paquet de son sac.
- Tiens, c’est
pour toi, pour ton anniversaire.
Etonnée, Hortense a déballé le paquet
et en a extirpé une jolie bouteille de parfum.
Eden, de Cacharel !
-
J’en veux pas ! s’est-elle exclamée.
-
Mais pourquoi ? lui a demandé Agathe. Je l’ai choisi car le flacon me faisait
penser à la couleur de tes yeux.
« Oui, tu as des yeux
de chats avec des fils d’or, me disait ma grand-mère en me serrant dans ses
bras » a aussitôt pensé
Hortense.
-
Je ne connais que trop ce parfum ! Reprends le ! »
Et dans un geste brusque, Hortense lui
rend ce galet opalin veiné de sauge.
Agathe tente de l’attraper. La fiole lui échappe des mains et se brise en mille morceaux au milieu de la
digue.
Mille yeux de chats les fixent dans leur
dispute, mille yeux de chats les figent dans cet instant tragique.
Le parfum se mêle aux embruns. L’odeur de la mère d’Hortense se perd dans la
mer.
-
Tu exagères, Hortense ; c’est toujours pareil
avec toi. Impossible de te faire une
surprise, il faut que tu contrôles tout.
Rien ne te plait ou ne te fait plaisir si tu ne l’as pas décidé. Salut.
J’ai besoin de prendre l’air. On
se retrouve à la voiture ce soir !
Agathe s’en va sans un regard, sans
plus se retourner.
Le vent emporte les derniers éclats de
voix et le reste des effluves.
La route du retour s’est passée sans
un mot, la séparation sans un au revoir.
Mille fois, Hortense a pensé qu’elle
devrait la rappeler, lui expliquer pourquoi elle avait refusé son présent. Elle ne connaissait que trop bien cette
odeur. Le parfum dont se drapait sa mère
lorsqu’elle s’apprêtait pour les grandes occasions. Elle avait alors envie de courir vers elle et
d'enlacer cette déesse. Mais à chaque
fois, elle devait stopper son élan car la déesse avait peur qu’elle ne froisse
sa tenue. Depuis, cette senteur était
devenue le signal d’une distance à garder.
Cette même fragrance l’avait éloignée
de sa meilleure amie.
Bien avant, lorsqu’elles étaient
encore adolescentes, Agathe lui avait offert un autre présent : une guayabera
menthe à l’eau qui avait le pouvoir de lui remonter le moral dans les moments
difficiles.
« Il est peut-être temps maintenant
d’enfiler cette vieille guayabera » pense Hortense.
Avant de se lever pour aller la
chercher, Hortense fixe à nouveau son smartphone.
« Il est peut-être temps aussi
que j’appuie sur cette touche appel, qu’elle passe au vert »
Un van de réconciliation
Aujourd’hui, Hortense a rendez-vous
avec Agathe. Cette dernière a accepté
son invitation tardive à reparler de leur dispute et à en comprendre les
raisons profondes. Hortense a enfin
franchi le pas. C’est la première fois
qu’elle se livrera de façon intime à une autre personne que sa psy. Elle en est à la fois, heureuse et stressée.
Ah, si au moins, elle avait pu être
comme son cousin Sam ! Avoir son
tempérament « cool », lui, l’archiviste numériste du clan familial,
l’artiste, celui qui lui envoie régulièrement d’anciennes photos qu’il a
scannées. Lui au moins, grâce au travail
de ces clichés vieillissants, a réussi à garder le lien et la bonne distance
avec la famille !
Hortense monte donc dans sa petite
Mini, couleur moutarde. Elle reconnait
que ce n’est pas la couleur la plus «fun » au monde mais au moins, elle
n’a pas de mal à repérer sa petite citadine dans un parking. Et puis, cette nuance, correspond bien à son
tempérament.
Elle a glissé dans sa besace, un petit
objet, un modèle réduit de van à la teinte canari qu’elle a l’intention
d’offrir à Agathe à la fin de leur conversation. Elle espère que ce clin d’œil allègera
l’atmosphère après ses confidences et lui rappellera leur première escapade
dans les Landes.
Hortense et Agathe ont toujours été
attirées par les destinations au soleil.
Elles aiment sa chaleur, la lumière que cet astre dispense à toutes
choses, la détente qu’il procure. Elles
ont d’ailleurs toutes deux choisi un métier qui mène les personnes vers ces
lieux enchanteurs : Hortense en tant qu’hôtesse de l’air et Agathe,
conseillère en voyages.
Hortense file le long des champs de
blé et de tournesols. Elle ne peut
s’empêcher de sourire au souvenir d’un incident survenu lors de ce premier
périple.
Ce jour-là, elles avaient choisi
d’aller surfer à la Dune du Pilat. Elles
étaient en route, toutes deux chantant à tue-tête dans leur véhicule de
location.
Elles empruntaient un petit sentier
côtier isolé qui longeait d’un côté une pinède et de l’autre, de grandes plages
de sable fin.
Quand soudain, elles ont perçu un
« pfffftatatatata» par la fenêtre ouverte et senti leur engin pencher sur
le côté arrière droit.
Elles sont alors sorties
précipitamment de leur habitacle et ont constaté le problème : pneu crevé.
Elles allaient devoir sortir le cric
et essayer de changer cette foutue roue.
Elles étaient penchées sur le mode
d’emploi quand soudain elles ont entendu :
« De l’aide ? »
Un joggeur, plutôt de style
marathonien leur posait la question tout en continuant à courir.
« Oui, bien sûr » répondit
promptement Hortense. Le coureur est
revenu vers elles, a stoppé son chrono et, tout en manipulant la manivelle,
leur a expliqué qu’il surveillait son temps car il se préparait pour
d’importantes courses régionales.
L’intervention sur la roue n’a pas
duré plus de trois minutes. A peine
celle-ci remise sur son essieu, l’athlète a réenclenché son chrono et est
reparti à vive allure.
Hortense rit encore en pensant à cet
instant. Agathe et elle étaient restées
immobiles sur le bord de la route, éberluées.
Que s’était-il passé ? Cinq
minutes auparavant, leur journée leur avait paru ruinée. Avec l’apparition de leur sauveur, elle était
devenue un moment suspendu, surréaliste.
L’arrivée au lieu de rendez-vous
interrompt le cours des pensées d’Hortense.
Elle s’installe sous un énorme parasol Lipton Ice Tea et se commande un
jus d’orange pressé.
Elle, qui d’habitude est si
désinvolte, ne sait pas quelle attitude adopter, par quoi ou par où
commencer ? Nourrir des rancœurs,
c’est facile. Aller chez la psy, c’est
déjà un premier pas mais briser ce fameux tabou familial « tout ce qui
passe en famille, reste en famille », ça c’est autre chose !
Elle, qui dit « vouloir casser
les codes familiaux, vouloir être libre », ce tabou-là, elle n’a pas
encore réussi à l’enfreindre. C’est une
bonne chose qu’elle puisse le faire avec Agathe.
Son amie arrive, elle aussi, avec un présent
dissimulé dans son sac.
-
Coucou ! ça va ? Tiens. Je n’ai pas pu m’empêcher de t’apporter
encore une fois un cadeau. Mais celui-là ,il est incassable !
Hortense éclate de rire en découvrant l’attention
de sa copine : comme elle, elle a choisi un van miniature ! Mais le
sien est turquoise !
Souvenirs de jeunesse
Hortense se sent apaisée. Elle n’a jamais ressenti un tel
bien-être. Ni les séances de spas, ni
les plongeons dans l’eau de la piscine ou de la mer ne lui ont procuré une
sensation de plénitude aussi intense.
Elle sait et elle voit qu’Agathe est là pour l’écouter, la comprendre
sans la juger. Déjà, sa meilleure amie
lui a pardonné. Leur lien d’amitié s’est
renoué instantanément, naturellement.
-
Tu ne peux pas imaginer comme j’ai souffert de la
froideur de ma mère ! C’est peut-être pour ça que je recherche tant
les destinations exotiques, là où le soleil te brûle la peau ! explique
Hortense. Alors, quand tu m’as offert
cette fiole d’« Eden » de Cacharel, rien qu’en voyant ce flacon
verdâtre, sans même en sentir ces effluves, ce sont tous les moments difficiles
de mon enfance qui ont rejailli violemment !
Je me
rappelle un autre évènement. Tu vas
comprendre. J’étais partie me balader à
vélo dans les champs autour de la maison.
Je devais avoir 10 ou 11
ans. Tu sais, même si le parc familial
était grand, il fallait toujours que j’aille voir ailleurs, plus loin. Papa était d’accord, il n’y avait pas trop de
danger, pas de trafic, seulement quelques promeneurs. Je suis donc partie faire mon petit tour mais
à un certain moment, curieuse comme je l’étais déjà, j’ai voulu explorer un
sentier agricole que je ne connaissais pas.
C’est bien sûr dans cet endroit isolé que la roue avant de ma bicyclette
s’est coincée dans une ornière. Je suis
tombée lourdement et une vive douleur a aussitôt transpercé ma cheville.
- « Qu’est-ce
que tu as fait ? »
- « Je
suis restée quelques minutes allongée par terre, le temps de reprendre mes
esprits et comme personne ne passait aux alentours, je me suis relevée tant
bien que mal sur ma jambe valide. J’ai
redressé péniblement mon vélo et remis sa roue plus ou moins d’aplomb. Je suis ainsi retournée vers la maison à
cloche-pied en me servant de ma bécane comme d’une béquille. C’était vraiment pénible. La douleur était atroce.
- « Je
ne vois pas vraiment le lien entre ta maman et ton histoire »
- « Attends
une minute. Arrivée sur la partie
carrossable du trajet, à peu près à mi-route, une voiture m’a croisée. C’était tante Lulu. Elle venait justement à la maison avec
Sam. J’ai aussitôt lâché mon vélo et me
suis écroulée par terre. Inquiète, ma
tante a couru vers moi, s’est agenouillée sur la route poussiéreuse et a essayé
de comprendre d’où venait ma souffrance.
Elle n’a pas hésité à enlever son foulard aux superbes dégradés
turquoises pour essuyer le sang de mes genoux écorchés. »
- «Ce n’était pas trop grave ? »
- Elle m’a
directement emmenée aux urgences car ma cheville était fortement gonflée et je
ne savais plus poser mon pied à terre.
J’ai ensuite été plâtrée pendant six semaines. Mais tu vois, Agathe, ce que je retiens de
cet épisode, ce sont les gestes doux de ma tante, son attention à mon
égard. Je me suis souvent demandé si ma
mère aurait daigné salir son jeans et son foulard pour m’offrir un peu de cette
compassion. En tous cas, encore une
fois, ce n’est pas elle, qui est venue me rejoindre aux urgences. C’est papa.
Ce jour-là, il était à la maison et c’est lui qui est venu me
chercher. »
Hortense se tait enfin et apprécie
l’écoute attentive de son amie. L’azur
du ciel renforce ce sentiment de sérénité.
Au bout de quelques instants, son smartphone se met à vibrer.
-
Tiens, quand on parle du loup !
C’est Sam qui lui envoie une série de
clichés.
Ils concernent tous Hortense quand
elle était enfant. Sur toutes les
photos, elle est accompagnée d’une nounou mais jamais de sa mère. Et puis, Hortense remarque un autre cliché,
un peu plus ancien :
Une dame tient deux nouveaux nés dans
ces bras. Elle est épanouie et leur
sourit. Cette dame au visage paisible
ressemble étrangement à sa mère.
Confidences sur un divan
Les murs de la pièce sont
immaculés. D’un blanc éclatant. Un design intemporel. Un contraste saisissant avec les meubles en
bois brut, à peine cirés.
Madame Duquesnoy, comme à chaque fois,
est hypnotisée par cette blancheur resplendissante, la beauté de cette
simplicité.
- Alors
Madame Duquesnoy, que se passe-t-il ?
- …..
- Avez-vous
réussi à parler ou du moins recontacter votre fille ?
- Toujours
pas. Je voudrais tant ! Et
pourtant, à chaque fois, ces flashes me paralysent »
- Parlez-moi
de ces flashes.
- Maintenant,
ils sont isolés, rapides. Ils ont perdu
de leur substance mais ils sont toujours présents. Heureusement, grâce à vous, ils sont de moins
en moins fréquents et leur charge émotionnelle est moins lourde à porter.
- Je pense
que vous devriez vraiment raconter ces flashes à votre fille pour qu’elle
puisse mieux vous comprendre. Refaisons
un exercice de mise en situation. Qu’aimeriez-vous lui dire ? »
- Je
pourrais… je pourrais lui expliquer… l’accident…. peut-être.
- Oui, c’est
une bonne idée. Commençons par cela.
- Hortense et
Rosette avaient plus ou moins un an.
C’étaient d’adorables petites filles, très éveillées. Elles marchaient déjà toutes les deux. Hortense prenait cependant plus de place et
Rosette était plus réservée. Elle
adorait suivre sa sœur. Moi, à l’époque,
j’aimais cuisiner. Je passais beaucoup
de temps à la cuisine. Un jour, je
faisais bouillir une énorme quantité d’eau pour les pâtes. Les filles jouaient près de moi. Mais au moment où je me suis retournée pour
aller vider le contenu de la marmite dans la passoire à l’évier, Hortense s’est
jetée dans mes jambes et m’a fait tomber.
Les pâtes et l’eau bouillante se sont renversées sur sa sœur et sur mon
ventre. La douleur a été terrible. Eric, mon mari a appelé directement les
secours. Nous avons été emmenées au centre de traitement des
brûlés de l’Hôpital Salengro.
Malheureusement,
Rosette n’a pas survécu. Les brûlures
étaient trop importantes et trop étendues sur son petit corps. Quant à moi, j’ai gardé des douleurs au
ventre pendant des années. Ni Eric, ni
Hortense ne pouvaient me toucher tant je souffrais ! Je leur demandais alors de s’éloigner pour
« soi-disant », ne pas froisser ma robe..
Je n’ai
pas pu assister à l’enterrement de ma petite fille. Un enterrement où tout le monde, parait-il,
portait du blanc, signe de pureté. Moi,
j’étais sur les draps blancs de l’hôpital.
A mon retour à la maison, je ne supportais plus aucun objet, aucun
jouet, aucune photo me rappelant ma Rosette.
J’ai demandé à Eric de tout enlever.
Mais Hortense était sa réplique !
Même en ayant supprimé toutes traces de son passage, le souvenir de
Rosette était chaque jour vivant dans la présence de sa sœur!
Je peux
vous dire aussi que je n’ai plus jamais approcher une cuisine de ma vie. A ma demande, Eric a engagé une cuisinière.
- Je pense
que ce serait bien de raconter votre
histoire à Hortense. C’est aussi la
sienne. Avez-vous envie de lui dire
autre chose ?
- Oui.
J’aimerais m’excuser de ne pas avoir été présente quand elle s’est cassé la
cheville lors de la balade à vélo.
- je vous
écoute.
-
C’était, il y a plus ou moins vingt-cinq ans. Hortense s’est cassé la cheville en tombant
de vélo dans les champs. C’est ma sœur
qui l’a conduite aux urgences et Eric qui l’a accompagnée car j’en étais
incapable. A l’époque, je souffrais
d’une grave dépression. Un psychiatre
m’avait donné des anti-dépresseurs très puissants. Au début du traitement, il m’était impossible
de rester éveillée. J’étais donc profondément endormie quand l’accident est
arrivé et mon mari a préféré ne pas me réveiller… Et comme chez nous, tout reste secret,
Hortense n’en a jamais rien su !
-
Madame Duquesnoy se tait à nouveau
après ce difficile exercice de verbalisation.
Son regard se perd sur le mur.
Elle visualise qu’elle tourne la page aux non-dits. Une page blanche apparait sur le mur. Il reste à la remplir avec sa famille. Elle sait que cela va être difficile mais
l’envie de l’écrire est maintenant bien présente.
Le mur des non-dits
Hortense recommence à tortillonner sa
mèche de cheveux. La sérénité s’est
enfuie. Son regard passe inlassablement
de cette étrange photo à son amie.
-
Tu comprends quelque chose à cette photo,
Agathe ?
Le calme temporaire ressenti après la
discussion s’efface devant l’énergie habituelle de l’ardente Hortense. Elle ne tient plus en place, elle
piaffe. Telle un taureau, elle est prête à charger. Elle a besoin de savoir. Et cette fois-ci encore, c’est elle qui
décide. Mais plus de freiner, de bloquer
la relation. Elle décide de
savoir !
-
Désolée, Agathe. Mais je te laisse. Je pars à
Lille. Je veux en avoir le cœur net et
savoir si c’est bien maman sur cette photo avec les 2 bébés. Salut. Je te raconterai.
***
Hortense arrive devant la grande
demeure en briques. Elle est toujours
aussi impressionnante, posée au centre de son parc. Comme à son habitude, elle se gare sous le
hêtre pourpre. Etrange. Pas d’autres voitures…. Personne ne répond à ses coups de
sonnette. Elle appelle alors son père
sur son smartphone.
- Papa, je
suis devant la maison. Vous n’êtes pas
là ?
- Non,
Hortense. Nous sommes à l’hôpital. Ta mère a été emmenée aux urgences. Ce n’est pas vraiment grave mais ils veulent
la garder en observation. Tu peux venir
nous rejoindre. Ça nous fera
plaisir. »
La façade rouille de l’hôpital
Saint-Vincent de Paul de Lille accueille Hortense. Encore un mur à franchir avant de connaître
la vérité.
Madame Duquesnoy repose dans son lit,
reliée à ses perfusions. Son visage est
enflé, masqué, enflammé. Hortense
découvre une autre personne, un être vulnérable. Elle prend conscience qu’elle aurait dû
s’efforcer de la connaitre plus tôt.
-
Elle a une cellulite infectieuse causée par un
staphylocoque doré. Les médecins lui
administrent de fortes doses d’antibiotiques pour éviter les
complications. Ils surveillent que
l’infection ne s’étende pas à d’autres parties de l’organisme, explique son
père.
La colère et la violence ont disparu
du cœur d’Hortense.
Tout doucement, elle sort son
smartphone et présente l’ancienne photo à sa mère.
-
Sam m’a envoyé ce cliché... Tu peux m’expliquer ? »
La photo est la brèche qu'il leur
fallait pour s’immiscer dans le mur des non-dits. La mère et la fille y pénètrent
ensemble. Elles s’attèlent à
déconstruire ce rempart qui les a éloignées l'une de l'autre durant tant
d’années. Mme Duquesnoy démantèle les
pierres de la douleur et de la tristesse.
Hortense démonte les briques de la colère et de la solitude. Eric aide les femmes de sa vie en soulevant
les feuilles de lierre des souvenirs et en soutenant les efforts de ses
ouvrières. Ce labeur est fréquemment
interrompu par le ballet incessant mais respectueux du personnel soignant.
-
Maintenant que je vois cette photo, je regrette de ne
pas avoir gardé de souvenirs de Rosette, dit Madame Duquesnoy.
Eric ouvre alors son portefeuille et
en extirpe une vieille photo pliée, écornée, usée par le temps. Il la tend à sa
femme. On y voit une petite fille au
regard vert qui fixe l’objectif pour l’éternité et qui serre contre sa
poitrine, une énorme poupée à la robe écarlate.
Un torrent de larmes coule sur le
visage de Mme Duquesnoy. Elle tend les
bras vers Hortense et son mari. Le
cercle familial est reformé mais cette fois-ci, ils sont quatre. Le lien est
recréé. L’énergie de l’amour circule à
nouveau dans les veines de chacun. Ils restent là, enlacés dans le bonheur et
la douceur de cet instant suspendu.
L’explication a été longue : les
faits et les ressentis se sont dits.
Elle se termine en même temps que le jour. Celui-ci salue les retrouvailles familiales
par un splendide coucher de soleil sur le parking de l’hôpital.
Alors, Hortense se met de nouveau à
rêver à d’autres horizons. Mais cette
fois-ci, elle ne partira plus seule.
Elle s’imagine y emmener une personne qu’elle aurait aimé rencontrer
beaucoup plus tôt.
-
Dis maman, ça te dirait de partir en voyage avec moi
quand tu seras guérie ?
Epilogue
Encore une journée sans lumière sur
Roissy – Charles de Gaulle.
Hortense n’a pas revêtu son uniforme
d’hôtesse de l’air. Cette fois, elle se
fond dans la masse anonyme des touristes de l’aéroport. Seule, sa tignasse la distingue des autres. Seule ?
Non, une autre chevelure fauve s’échappe d’une casquette.
Elles sont assises face aux larges
baies de la salle d’attente et observent les avions qui transpercent le ciel
bas.
- Je vais
faire un tour au Duty free .
Tu m’accompagnes ? demande Madame Duquesnoy.
- Non, merci.
Je préfère rester ici. Prends ton temps.
Hortense profite de l’absence de sa
mère pour sortir de sa poche, la lettre que lui a glissée son père ce matin
avant leur départ.
-
Tiens, tu liras cela à l’aise quand tu en auras
l’envie.
Bien sûr, l’envie est là depuis
qu’Hortense sent ce papier contre elle.
Son père devait bien se douter qu’elle ne pourrait pas attendre très
longtemps. Alors, puisque l’occasion se
présente….
« Ma belle Hortense.
Quand tu liras cette
lettre, tu seras partie pour la première fois en vacances, seule, avec ta
mère. Tu ne peux pas imaginer comme cela
me comble de joie ! Bien sûr, j’aurais aimé être de la partie mais ce sera
pour une autre fois.
Je tenais à t’expliquer ma
position durant toutes ces années.
J’ai, moi aussi, beaucoup
souffert de la mort de Rosette. Pour
moi, ce fut un triple deuil. J’ai perdu
une de mes filles, la relation avec ma femme adorée et une famille que j’aurai
voulu pleine d’amour et de chaleur. Mais
Cecilia m’avait fait jurer de ne plus jamais parler, ni entre nous, ni aux
autres, de notre petite fille. Sinon,
elle me quittait. Je n’aurais pas
supporter qu’elle t’emmène loin de moi.
Alors, j’ai été lâche. Pour me
rendre la vie plus supportable, je me suis noyé dans le travail. Comme tu le sais, cela a payé. Les sociétés ont bien prospéré. Mais à quel prix !
Et puis il y avait, Lulu.
Lucia. La lumière de la famille. Elle a bien essayé de raisonner Cecilia pour
qu’elle accepte de lever l’omerta. Elle m’a soutenu dans ces années de
noirceur. Mais il y a peu, la mort, elle aussi, l’a rattrapée. Alors, Sam a
créé son blog familial. N’ayant plus le soutien de sa mère, j’ai décidé, de le
mettre dans la confidence. Je lui ai donné cette photo avec les bébés et je lui ai demandé de la publier. Ta
réaction a été rapide. Comme je l’espérais, tu es venue demander des
explications. Le reste, tu le connais…
Profite bien de ton
séjour, ma belle Hortense, revenez moi toutes les deux en super forme.
Je t’embrasse très fort.
Ton papa »
Hortense a juste le temps de cacher sa
lettre et son émotion quand sa mère revient du Duty free .
-
J’’aimerais t’offrir un parfum, Hortense. J’en ai repéré un. Mais je trouve que c’est tellement personnel
que je préfèrerai que tu viennes donner ton avis. Si il ne te convient pas, on pourra en
choisir un autre ensemble.
L’émotion envahit à nouveau
Hortense. Déjà, la lecture de la lettre
lui a mis le cœur en miettes.
Maintenant, sa mère veut lui faire un cadeau de réconciliation ! À elle, qui les a rejetés pendant tant de
temps !
Ce que Madame Duquesnoy ne sait pas,
c’est qu’Hortense aussi, a songé à un cadeau.
Elle a retrouvé dans sa galerie photos, les références du salon de
tatouage où elle s’était fait tatouer.
Elle voudrait y emmener sa mère quand elles seront arrivées à
destination.
Hortense a compris que la mort de la
petite Rosette a marqué sa mère dans sa chair, toute sa vie, de façon
cachée. Maintenant, elle aimerait que
celle-ci ose exposer son souvenir à la
vue de tous. Elle va donc le lui
proposer.
Elle a imaginé un calligramme avec le
prénom de sa sœur. Le R y serait mis en
valeur. Le R de Rosette mais aussi de regrets, de résilience et de
réconciliation. Le premier T de Rosette,
lui, s’élèverait beaucoup plus haut vers le ciel. Son trait prendrait la forme d’un soleil
couchant. Il symboliserait la
disparition de sa sœur.
Hortense connait déjà l’artiste. Si sa mère accepte, il n’y a plus qu’à lui
soumettre son idée pour qu’il la concrétise.
-
Alors, Hortense ?
Je ne te connaissais pas comme ça !
Tu es plus vive d’habitude ? On y va à ce Duty Free ?