jeudi 29 janvier 2026

texte 3

 

Hortense se sent apaisée. Elle n’a  jamais ressenti un tel  bien-être . Ni les séances de spas, ni les plongeons dans l’eau de la piscine ou de la mer  ne lui ont procuré une sensation de plénitude aussi intense. Elle sait et elle voit qu’Agathe est là pour l’écouter, la comprendre sans la juger. Déjà, sa meilleure amie lui a pardonné. Leur lien d’amitié s’est renoué instantanément, naturellement.

-« Tu ne peux pas imaginer comme j’ai souffert de la  froideur de ma mère !  C’est peut-être pour ça que je recherche tant les destinations exotiques, là où le soleil te brûle la peau ! » explique Hortense.

« Alors, quand tu m’as offert cette fiole d’« Eden » de Cacharel, rien qu’en voyant ce flacon verdâtre, sans même en sentir ces effluves, ce sont tous les moments difficiles de mon enfance qui ont rejailli violemment ! »

Hortense continue :

« Je me rappelle d’un autre évènement. Tu vas comprendre.

 J’étais partie me balader à vélo dans les champs autour de la maison. Je devais peut-être être âgée de 10 ou 11 ans. Tu sais, même si  le parc familial était grand, il fallait toujours que j’aille voir ailleurs, plus loin. Papa était d’accord, il n’y avait pas trop de danger, pas de trafic, seulement quelques promeneurs. Je suis donc partie faire mon petit tour mais à un certain moment, curieuse comme je l’étais déjà, j’ai voulu explorer un sentier agricole que je ne connaissais pas.

C’est bien sûr dans cet endroit isolé que la roue avant de ma bicyclette s’est coincée dans une ornière. Je suis tombée lourdement et une vive douleur a aussitôt transpercé  ma cheville. »

-« Que s’est-il passé » ? l’interrompt Agathe.

-« Je suis restée quelques minutes allongée par terre, le temps de reprendre mes esprits et comme personne ne passait aux alentours, je me suis relevée tant bien que mal sur ma jambe valide.  J’ai redressé péniblement mon vélo et remis sa roue plus ou moins d’aplomb.  Je suis ainsi  retournée  vers la maison à cloche-pied en me servant de ma bécane  comme d’une béquille. C’était vraiment pénible. La douleur était atroce. »

-«Je ne vois pas vraiment  le lien entre ta maman et  ton histoire »  la coupe à nouveau  Agathe.

-« Attends une minute.

Arrivée sur la partie carrossable du trajet, à peu près à mi-route, une voiture m’a croisée. C’était tante Lulu. Elle venait justement  à la maison avec Sam.

J’ai aussitôt lâché mon vélo et me suis écroulée par terre. Inquiète, ma tante a couru vers moi, s’est agenouillée sur la route poussiéreuse et a essayé de comprendre  d’où venait ma souffrance. Elle  n’a pas hésité à enlever son foulard aux superbes dégradés turquoises pour essuyer le sang de mes genoux écorchés. »

-« ce n’était pas trop grave ? » demande Agathe.

-« Elle m’a directement emmenée aux urgences car ma cheville était fortement gonflée et je ne savais plus poser mon pied à terre..  J’ai ensuite  été plâtrée pendant six semaines.

Mais tu vois, Agathe, ce que je retiens de cet épisode, ce sont les gestes doux de ma tante, son attention à mon égard.

Je me suis souvent demandé si ma mère aurait daigné salir son Jeans et son foulard pour me procurer un peu de  cette compassion.

En tous cas , encore une fois, ce n’est pas elle, qui est venue me rejoindre aux urgences. C’est papa. Ce jour-là, il était à la maison et c’est lui  qui est venu me chercher. »

 

Hortense se tait enfin et apprécie l’écoute silencieuse de son amie. L’azur  du ciel renforce ce sentiment de sérénité. Au bout de quelques instants, son smartphone se met à vibrer.

« Tiens, quand on parle du loup ! »

C’est Sam qui lui envoie  une série de clichés.

Ils concernent tous Hortense quand elle était enfant. Sur toutes les photos, elle est accompagnée d’une Nounou mais jamais de sa mère. Et puis, Hortense remarque un autre cliché, un peu plus ancien :

 Une dame  tient deux nouveaux nés dans ces bras. Elle est épanouie et leur sourit. Cette dame au visage paisible ressemble étrangement à sa mère.

 

 

dimanche 4 janvier 2026

texte 2

 

Aujourd’hui, Hortense a rendez-vous avec Agathe. Cette dernière a accepté son invitation tardive à reparler de leur dispute et à en comprendre les raisons profondes. Hortense a enfin franchi le pas. C’est la première fois qu’elle se livrera de façon intime à une autre personne que sa psy. Elle en est à la fois, heureuse mais stressée.

Ah, si au moins, elle avait pu être comme son cousin Sam ! Avoir son tempérament « cool », lui, l’archiviste numériste du clan familial, l’artiste, celui qui lui envoie régulièrement d’anciennes photos qu’il a scannées. Lui au moins, grâce au travail de ces clichés vieillissants, a réussi à garder le lien et la bonne distance avec la famille !

Hortense monte donc dans sa petite Mini, couleur moutarde. Elle reconnait  que ce n’est pas la couleur la plus « chic » au monde mais au moins, elle n’a pas de mal à  repérer sa petite citadine dans un parking. Et puis, cette nuance, correspond bien à son tempérament.

Elle a glissé dans sa besace, un petit objet, un modèle réduit de van à la teinte canari  qu’elle a l’intention d’offrir à Agathe à la fin de leur conversation. Elle espère que ce  clin d’œil allègera l’atmosphère après ses confidences et lui rappellera leur première escapade dans les Landes.

Hortense et Agathe ont toujours été attirées par les destinations au  soleil. Elles aiment la lumière que cet astre  donne à toutes choses, sa chaleur, la détente qu’il procure. Elles ont d’ailleurs toutes deux choisi un métier qui mème les personnes vers ces lieux enchanteurs : Hortense en tant qu’hôtesse de l’air et Agathe, conseillère en voyages.

Hortense file le long des champs de blé et de tournesols. Elle ne peut s’empêcher de sourire au souvenir d’un incident survenu lors de ce  premier périple.

 

Ce jour-là, elles avaient choisi d’aller surfer à la Dune du Pilat. Elles étaient en route, toutes deux chantant à tue-tête dans leur véhicule de location.

Elles empruntaient un petit sentier côtier isolé qui longeait d’un côté une pinède et de l’autre, de grandes plages de sable fin.

Quand soudain, elles ont perçu un « pfffftatatatata» par la fenêtre ouverte et senti leur engin pencher sur le côté arrière droit.

Elles sont alors sorties précipitamment de leur habitacle et  constaté le problème : pneu crevé.

Elles allaient devoir sortir le cric et essayer de changer cette foutue roue.

Elles étaient ainsi penchées sur le mode d’emploi quand soudain elles ont entendu :

« De l’aide ? »

Un joggeur, plutôt de style marathonien leur posait la question tout en continuant à courir.

« Oui, bien sûr » répondit promptement Hortense. Le coureur est revenu vers elles, a stoppé son chrono et  tout en manipulant la manivelle, leur a expliqué qu’il surveillait son temps  car il se préparait pour d’importantes courses régionales.

L’intervention sur la roue n’a pas  duré plus de  trois minutes. A peine celle-ci remise sur son essieu, l’athlète a réenclenché  son chrono et est reparti à vive allure.

Hortense rit encore en pensant à cet instant.  Agathe et elle étaient restées immobiles sur le bord de la route, éberluées. Que s’était-il passé ? Cinq minutes auparavant, leur journée leur avait paru ruinée. Avec l’apparition de leur sauveur, elle était devenue un moment suspendu, surréaliste.

 

L’arrivée au lieu de rendez-vous interrompt le cours des pensées d’Hortense. Elle s’installe sous un énorme parasol Lipton Ice Tea et se commande un jus d’orange pressé.

Elle, qui d’habitude est  si désinvolte, ne sait pas quelle attitude adopter,  par quoi ou par où commencer ? Nourrir des rancoeurs, c’est facile. Aller chez la psy, c’est déjà un premier pas mais briser ce fameux tabou familial « tout ce qui passe en famille, reste en famille », ça c’est autre chose !

Elle, qui  se dit vouloir casser les codes familiaux, vouloir être libre, ce tabou-là, elle n’a pas encore réussi à l’enfreindre. C’est une bonne chose qu’elle puisse le faire avec Agathe.

« Coucou ! ça va ? 

Tiens.  Je n’ai pas pu m’empêcher de t’apporter un petit cadeau. Mais celui-là ,il est incassable ! »

Agathe extirpe alors de son petit sac un petit van miniature.

 

 

mardi 9 décembre 2025

Chapitre un

 

La notification des messages du smartphone d’Hortense tinte doucement. Sam ne viendra pas ce soir. Elle continue à scroller tout en tortillonnant une mèche de cheveux autour de son index. Elle s’attarde sur ses appels récents et fait défiler la liste. Ceux qu’elle consulte ne sont plus si récents que ça.

Et puis, son doigt et son regard s’immobilisent.

 

Quatre mois !

Cela fait déjà  quatre mois qu’elle  ne l’a plus vue. Agathe, sa meilleure amie. Depuis ce fameux week-end sur la côte d’Emeraude….

 

Le temps était clair, printanier, idéal pour se  revigorer. Le dernier jour, elles  se sont  reposées sur le banc d’une digue de Dinard après leur balade au parc de Port-Breton . C’est là, qu’Agathe a sorti un petit paquet de son sac.

« Tiens, c’est pour toi, pour ton anniversaire »

Etonnée, Hortense a déballé le joli paquet et en  a extirpé une jolie bouteille de parfum.  Eden, de Cacharel !

-« J’en veux pas ! » lui a -t-elle dit  sans ménagement.

« Mais pourquoi ? » lui a  demandé Agathe. « Je l’ai choisi car le flacon me faisait penser à la couleur de tes yeux »

« Oui, tu as des yeux de chats avec des fils d’or, me disait ma grand-mère en me serrant dans ses bras »  a aussitôt pensé Hortense.

-« Je ne connais que trop ce parfum ! Reprends le ! »

Et dans un geste brusque, Hortense lui rend ce galet opalin veiné de sauge.

Agathe tente de l’attraper mais le bouchon doré se détache de la fiole. Celle-ci  lui échappe des mains et  voici qu’elle se brise en mille morceaux au milieu de la digue.

 Mille yeux de chats les fixent dans leur dispute, mille yeux de chats les figent dans cet instant tragique.

Le parfum se mêle aux embruns. L’odeur de la mère d’Hortense se perd dans la mer.

-« Tu exagères, Hortense ; C’est toujours pareil avec toi. Impossible de te faire une surprise, il faut que tu contrôles tout. Rien ne te plait ou ne te fait plaisir si tu ne l’as pas décidé. Salut. J’ai besoin de prendre l’air. On se retrouve à la voiture ce soir !

Agathe s’en va sans un regard, sans plus se retourner.

Le vent emporte les derniers éclats de voix et le reste des effluves.

 

La route du retour s’est passé sans un mot, la séparation sans un au revoir.


Mille fois, Hortense a pensé qu’elle devrait la rappeler, lui expliquer pourquoi elle avait refusé son présent. Elle ne connaissait que trop bien cette odeur. Le parfum  dont se drapait  sa mère lorsqu’elle s’apprêtait pour les grandes occasions. Elle avait alors envie de courir vers elle et d'enlacer cette déesse. Mais à chaque fois, elle devait stopper son élan car celle-ci avait peur qu’elle ne froisse sa tenue. Depuis, cette senteur était devenue le signal d’une distance à garder.

 Cette même fragrance l’avait éloignée de sa meilleure amie.

 

Bien avant, lorsqu’elles étaient encore adolescentes, Agathe  lui avait offert un autre présent : une guayabera menthe à l’eau qui avait le pouvoir de lui remonter le moral dans les moments difficiles.

« Il est peut-être temps maintenant d’enfiler cette vieille guayabera » pense Hortense.

Avant de se lever pour aller la chercher, Hortense fixe à nouveau son smartphone.

« Il est peut-être temps maintenant que j’appuie sur cette touche appel, qu’elle passe au vert »

samedi 29 novembre 2025

commentaire pour le prologue de Michel

 

Bonjour Michel,

La description de Cindy est  bien fournie et réfléchie. Elle cadre très bien avec la photo. Par contre, est-ce qu’il n’aurait pas été préférable de  présenter ton personnage au détour de son jogging ou lors d’une rencontre avec sa meilleure amie ?
Pour la suite, je te propose :

Comme plaie secrète : amoureuse du petit ami de Christelle

Comme qualité : créative

Comme animal préféré : le cheval

Au plaisir de te lire et de rencontrer Cindy

Danièle

Commentaire pour le prologue de José

 

Bonjour José.

Le décor  reflète très bien l’univers intérieur de ton personnage. Je ne peux qu’être envahie par une tristesse grise et glauque. Quelle vision Franck a-t-il du monde ? Rien de réjouissant en tous cas ! Cela va-t-il évoluer au  cours de ton récit ou va-t-il s’enfoncer dans son marasme ?

Au plaisir de découvrir la suite

Pour les suggestions, je te propose :

comme plaie secrète :  il déteste la vitesse au volant

Comme qualité : l’opiniâtreté

Comme animal favori : une souris blanche

Bien amicalement

Danièle

 

commentaire pour le prologue de Nadera

 

Bonjour Nadera,

 ton texte fait preuve d’une grande sensibilité.

 Tu interroges sur  les liens qui unissent les grands-parents et leurs petits-enfants et sur leur influence de ceux-ci  dans la vie de ces derniers.  On comprend très bien le questionnement d’Océane qui compare un mode de vie face à celui qu’on lui propose actuellement. On peut très bien imaginer comment ce lien pourrait influencer son devenir à moins que tu nous réserves une surprise…

J’ai adoré le parallèle de la fenêtre sur la vie avec les fenêtres Windows.

Ce texte résonne d’autant plus chez moi, que ta description correspond au comportement de ma maman qui observait et entretenait « la vie » à partir de sa propre fenêtre.

Pour la suite, je te propose :

La plaie secrète : elle aurait aimer savoir chanter mais elle chante comme une casserole

L’animal favori : elle a gardé tout un bestiaire d’animaux en peluche et n’arrive pas à choisir et à s’en débarrasser.

La qualité : l’écoute

Bonne continuation

Danièle

vendredi 21 novembre 2025

Prologue

 

Enfin !

Journée terminée !

Hortense se jette avec délice dans son canapé tout en lançant ses escarpins d’un coup de pied rapide. Ils atterrissent tous deux près de la fenêtre ouverte. Encore heureux que cette fois-ci, son geste ait été précis car ils auraient très bien pu s’envoler par la baie ouverte comme la dernière fois…

Elle se met à  rire en se remémorant les invectives de sa voisine qui les avait reçus dans ses géraniums.

-          « Hortense !! Enfin ! La fois passée, c’était l’eau de vos basilics, cette fois-ci vos chaussures, la prochaine fois, vos petites culottes ?

Ce souvenir l’a déjà détendue ! Elle le savoure autant que la libération de ses orteils. Mais quelle idée d’obliger les hôtesses de l’air à porter ces instruments de torture. Et dire que les femmes sont libérées! Elle observe le joli tatouage qu’un Tahitien lui a gravé lors d’une escale à Papeete. Un tatouage, discret, délicat, léger, un  calligramme qui s’envole puis s’enroule comme une vague. A nouveau, elle le trouve splendide. Son premier acte de rébellion, quand elle a voulu s’émanciper de sa famille.

Hortense Duquesnoy ! Quelle nom difficile à porter. Papa, homme d’affaires, CEO des magasins Duquesnoy et consorts,  à l’International ! Maman, de toutes les œuvres caricatives . Impossible de sortir à Lille sans être directement associée à cette famille, ô combien charismatique mais envahissante. Heureusement que son travail l’a obligée à migrer à Senlis.

Elle posa alors son deuxième acte de révolte : Hortense Duquesnoy, devint Hortense Grimaldi. Le choix du nom était symbolique : elle demanda d’être appelée comme sa mère en souvenir de sa grand-mère maternelle Hortensia Grimaldi, italienne au tempérament fougueux qui fut la première femme de sa famille à jeter son corset aux orties et à se couper les cheveux.

Pour le corset, Hortense comprend. Mais pas vraiment pour la coupe. Elle tient trop à sa tignasse. C’est peut-être la seule contrainte personnelle qu’elle s’inflige car elle adore ce signe de féminité. C’est vrai qu’elle arbore fièrement une crinière de lion, rousse, épaisse, dans laquelle ses doigts se perdent quand elle la coiffe. Jamais un coup de peigne, ni de brosse pour entretenir ses boucles spectaculaires. Bien sûr, l’étape du chignon s’impose pour dompter sa coiffure. Elle peut bien faire ces deux concessions pour garder son travail : discipliner ses pieds dans ces foutus escarpins et sa chevelure  pour poser ce ridicule couvre-chef ! Car oui, malgré les apparences de l’uniforme, le chef, ça reste bien elle !

Elle se relève au bout de quelques minutes pour enlever cet uniforme. Hortense le jette comme à son habitude tout le long du trajet qui mène à la douche. Ses courbes se dévoilent ainsi aux détours des miroirs et se libèrent des derniers carcans imposés aux femmes. Adieu, slip, soutien-gorge. La nudité à l’état pur. Rien de tel pour la sensation de liberté.

Ses cheveux mouillés continuent à dégouliner dans le dos en de profonds sillons qui lui procurent des frissons. Le contraste avec la soirée torride est saisissant. Alors, elle ne les essuie pas et continue à profiter des bienfaits de cette douche.

Elle enfile simplement un short et un caraco soyeux qu’elle sent à peine sur la peau. Elle se parera de bijoux si Samuel l’appelle tout à l’heure pour sortir. Pour l’instant, c’est la détente. Elle se sert un Spritz bien glacé et s’installe sur le pouf de son petit balcon. Les écouteurs vissés dans les oreilles, elle se laisse bercer par la musique cubaine,  savoure le froid du verre contre sa  gorge, le pétillant de la boisson et les rayons du soleil. Hortense  se met aussi à imaginer le bon repas maison qu’elle va se concocter ce soir.

Son smartphone se met à sonner : les parents !

Aucune envie d’entamer une conversation poliçée avec ses paternels. Elle ignore donc l’appel et laisse courir les notes de la sonnerie « Polaris ».

Cette absence de réponse lui procure chaque fois le même plaisir. Son père à qui elle a dû obéir « au doigt et à l’œil », maintenant, c’est elle qui le mène à la baguette.

C’est elle qui décide ! Enfin !