jeudi 12 mars 2026

texte 5

 

Hortense recommence à tortillonner sa mèche de cheveux. La sérénité s’est enfuie.  Son regard passe rapidement de cette étrange photo à cet enfant qui est bien déçu par sa surprise Kinder. Il a déjà cette babiole et son frère ne veut pas l’échanger.

-«Tu comprends quelque chose à cette photo, Agathe ? »

Le calme  temporaire ressenti après la discussion s’efface devant l’énergie habituelle de l’ardente Hortense. Elle ne tient plus en place, elle piaffe. On dirait  un taureau prêt à charger. Elle a besoin de savoir. Et cette fois-ci encore, c’est elle qui décide. Mais  plus de freiner, de bloquer la relation. Elle décide de savoir !

-« Désolée, Agathe. Mais je te laisse. Je pars à Lille. Je veux en avoir le cœur net et savoir si c’est bien maman sur cette photo avec les 2 bébés. Salut. Je te raconterai »

                                                                     ***

Hortense arrive devant la grande demeure en briques. Elle est toujours aussi impressionnante, posée au centre de son parc. Comme à son habitude, elle se gare sous le hêtre pourpre. Etrange. Pas d’autres voitures…. Personne ne répond à ses coups de sonnette. Elle appelle alors son père sur son smartphone.

-« Papa, je suis devant la maison. Vous n’êtes pas là ? »

-« Non, Hortense. Nous sommes à l’hôpital. Ta mère a été emmenée aux urgences. Ce n’est pas vraiment grave mais ils veulent la garder en observation. Tu peux venir nous rejoindre. Çà nous fera plaisir. »

 

La façade rouille  de l’hôpital Saint-Vincent de Paul de Lille accueille Hortense. Encore un mur à franchir avant de connaître la vérité.

Madame Duquesnoy repose dans son lit, reliée à ses perfusions. Son visage est enflé, masqué, enflammé. Hortense découvre une autre personne, un être vulnérable. Elle prend conscience qu’elle aurait dû s’efforcer de  la connaitre plus tôt.

-« Elle a une cellulite infectieuse causée par un staphylocoque doré. Les médecins lui administrent  de fortes doses d’antibiotiques pour éviter les complications. Ils surveillent que l’infection ne s’étende pas à d’autres parties de l’organisme» explique son père.

La colère et la violence ont disparu du cœur d’Hortense.

Tout doucement, elle  sort son smartphone et présente l’ancienne photo à sa mère.

 « ....Sam m’a envoyé ce cliché....Tu peux m’expliquer ? »

La photo est la brèche qu'il leur fallait pour s’immiscer dans le mur des non-dits. La mère et la fille y pénètrent ensemble. Elles s’attèlent à déconstruire ce rempart qui les a éloignées l'une de l'autre durant tant d’années.  Mme Duquesnoy démantèle les pierres de la douleur et de la tristesse. Hortense démonte les briques de la colère et de la solitude. Eric aide les  femmes de sa vie en soulevant les feuilles de  lierre des souvenirs et en soutenant les efforts de ses ouvrières. Ce labeur est fréquemment interrompu par  le ballet incessant mais respectueux du personnel soignant.

-« Maintenant que je vois cette photo, je regrette de ne pas avoir gardé de souvenirs de Rosette» dit Madame Duquesnoy.

Eric ouvre alors son portefeuille  et en extirpe une vieille photo pliée, écornée, usée par le temps. Il la tend à sa femme. On y voit une petite fille au regard vert qui fixe l’objectif pour l’éternité et qui serre contre sa poitrine, une énorme poupée à la robe écarlate.

Un torrent de larmes coule sur le visage de Mme Duquesnoy. Elle tend les bras vers Hortense et son mari. Le cercle familial est reformé mais cette fois-ci, ils sont quatre. Le lien est recréé. L’énergie de l’amour circule à nouveau dans les veines de chacun. Ils restent là, enlacés dans le bonheur et la douceur de cet instant suspendu.

 

L’explication a été longue : les faits et les ressentis se sont dits. Elle se termine en même temps que le jour. Celui-ci salue les retrouvailles familiales par un splendide coucher de soleil sur le parking de l’ hôpital.

Alors, Hortense se met de nouveau à  rêver à d’autres horizons. Mais cette fois-ci,  elle ne partira  plus seule. Elle s’imagine  y emmener une personne qu’elle aurait aimé  rencontrer beaucoup  plus tôt.

-«Dis maman, ça te dirait de partir en voyage avec moi quand tu seras guérie ? »

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