Les murs de la pièce
sont immaculés. D’un blanc éclatant. Un design intemporel. Un contraste saisissant
avec les meubles en bois brut, à peine cirés.
Madame Duquesnoy,
comme à chaque fois, est hypnotisée par cette blancheur resplendissante, la
beauté de cette simplicité.
-« Alors Madame
Duquesnoy, que se passe-t-il ? »
-« ….. »
-« Avez-vous
réussi à parler ou du moins recontacter votre fille ? »
-« Toujours pas. Je
voudrais tant ! Et pourtant, à chaque fois, ces flashes me
paralysent »
-« Parlez moi de
ces flashes. »
-« Maintenant,
ils sont isolés, rapides. Ils ont perdu de leur substance mais ils sont
toujours présents. Heureusement, grâce à vous, ils sont de moins en moins
fréquents et leur charge émotionnelle est
moins lourde à porter. »
-«Je pense que vous
devriez vraiment raconter ces flashes à votre fille pour qu’elle puisse mieux
vous comprendre.
Refaisons un exercice
de mise en situation. Qu’aimeriez-vous lui dire ? »
« -Je pourrais….je
pourrais lui expliquer… l’accident…. peut-être. »
-« Oui, c’est une
bonne idée. Commençons par cela. »
-« Hortense et
Rosette avaient toutes 2 plus ou moins un an. C’étaient deux adorables petites
filles, très éveillées. Elles marchaient déjà toutes les deux. Hortense prenait
cependant plus de place et Rosette était plus réservée. Elle adorait suivre sa
sœur. Moi, à l’époque, j’aimais cuisiner. Je passais beaucoup de temps à la
cuisine. Un jour, je faisais bouillir une énorme quantité d’eau pour les pâtes.
Les filles jouaient près de moi. Mais au moment où je me suis retournée pour aller
vider le contenu de la marmite dans la
passoire à l’évier, Hortense s’est jetée
dans mes jambes et m’a fait tomber. Les pâtes et l’eau bouillante se sont renversées
sur sa sœur et sur mon ventre. La douleur a été terrible. Eric, mon mari a appelé directement les secours. Nous avons
toutes les deux été emmenées au centre de traitement des brûlés de l’Hôpital
Salengro.
Malheureusement,
Rosette n’a pas survécu. Les brûlures étaient trop importantes et trop étendues
sur son petit corps. Quant à moi, j’ai gardé des douleurs au ventre pendant des
années. Ni Eric, ni Hortense ne pouvaient me toucher tant je souffrais !
Je lui demandais alors de s’éloigner pour « soi-disant », ne pas froisser ma robe..
- Je n’ai pas pu assister à l’enterrement de ma petite fille. Un enterrement où tout le monde portait du blanc, parait il, signe de pureté. Moi, j’étais sur les draps blancs de l’hôpital. A mon retour à la maison, je ne supportais plus aucun objet, aucun jouet, aucune photo me rappelant ma Rosette. J’ai demandé à Eric de tout enlever. Mais Hortense lui ressemblait tant ! Même en ayant supprimé toutes traces de son passage, le souvenir de Rosette était chaque jour vivant dans la présence de sa soeur!
!
Je peux vous dire
aussi que je n’ai plus jamais approcher une cuisine de ma vie. A ma demande, Eric
a engagé une cuisinière. »
-« Je pense que
ce serait bien de raconter votre histoire
à Hortense. C’est aussi la sienne. Avez-vous envie de lui dire autre
chose ? »
-« Oui.
J’aimerais m’excuser de ne pas avoir été présente quand elle s’est cassée la
cheville lors de la ballade à vélo. »
-«je vous écoute. »
-« C’était, il y
a plus ou moins vingt-cinq ans. Hortense s’est cassée la cheville en tombant de
vélo dans les champs. C’est ma sœur qui l’a conduite aux urgences et Eric qui l’a
accompagnée car j’en étais incapable.
A l’époque, je
souffrais d’une grave dépression. Un psychiatre m’avait donné des anti-dépresseurs
très puissants. Au début du traitement, il m’était impossible de rester
éveillée. J’étais donc profondément endormie quand l’accident est arrivé et mon
mari a préféré ne pas me réveiller.
…..Et comme chez nous,
tout reste secret, Hortense n’en a jamais rien su ! »
Madame Duquesnoy se
tait à nouveau après ce difficile exercice de verbalisation.
Son regard se perd sur le mur. Elle visualise qu’elle tourne la page aux
non-dits. Une page blanche apparait sur
le mur. Il reste à l’écrire avec sa
famille. Elle sait que cela va être difficile mais l’envie de la remplir est maintenant bien présente.
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