mercredi 18 février 2026

texte 4

 

Les murs de la pièce sont immaculés. D’un blanc éclatant. Un design intemporel. Un contraste saisissant avec les meubles en bois brut, à peine cirés.

Madame Duquesnoy, comme à chaque fois, est hypnotisée par cette blancheur resplendissante, la beauté de cette simplicité.

-« Alors Madame Duquesnoy, que se passe-t-il ? »

-« ….. »

-« Avez-vous réussi à parler ou du moins recontacter votre fille ? »

-« Toujours pas. Je voudrais tant ! Et pourtant, à chaque fois, ces flashes me paralysent »

-« Parlez moi de ces flashes. »

-« Maintenant, ils sont isolés, rapides. Ils ont perdu de leur substance mais ils sont toujours présents. Heureusement, grâce à vous, ils sont de moins en moins fréquents et leur charge émotionnelle  est moins lourde à porter. »

-«Je pense que vous devriez vraiment raconter ces flashes à votre fille pour qu’elle puisse mieux vous comprendre.

Refaisons un exercice de mise en situation. Qu’aimeriez-vous lui dire ? »

« -Je pourrais….je pourrais lui expliquer… l’accident…. peut-être. »

-« Oui, c’est une bonne idée. Commençons par cela. »

-« Hortense et Rosette avaient toutes 2 plus ou moins un an. C’étaient deux adorables petites filles, très éveillées. Elles marchaient déjà toutes les deux. Hortense prenait cependant plus de place et Rosette était plus réservée. Elle adorait suivre sa sœur. Moi, à l’époque, j’aimais cuisiner. Je passais beaucoup de temps à la cuisine. Un jour, je faisais bouillir une énorme quantité d’eau pour les pâtes. Les filles jouaient près de moi. Mais au moment où je me suis retournée pour aller vider le contenu de la  marmite dans la passoire à  l’évier, Hortense s’est jetée dans mes jambes et m’a fait tomber. Les pâtes et l’eau bouillante se sont renversées sur sa sœur et sur mon ventre. La douleur a été terrible. Eric, mon mari  a appelé directement les secours. Nous avons toutes les deux été emmenées au centre de traitement des brûlés de l’Hôpital Salengro.

Malheureusement, Rosette n’a pas survécu. Les brûlures étaient trop importantes et trop étendues sur son petit corps. Quant à moi, j’ai gardé des douleurs au ventre pendant des années. Ni Eric, ni Hortense ne pouvaient me toucher tant je souffrais ! Je lui demandais alors de s’éloigner pour « soi-disant »,  ne pas froisser ma robe..

- Je n’ai pas pu assister à l’enterrement de ma petite fille. Un enterrement où tout le monde portait du blanc, parait il,  signe de pureté. Moi, j’étais sur  les draps blancs de l’hôpital. A mon retour à la maison, je ne  supportais plus  aucun objet, aucun jouet, aucune photo me rappelant ma Rosette. J’ai demandé à Eric de tout enlever. Mais Hortense lui ressemblait tant ! Même en ayant supprimé toutes traces de son passage, le souvenir de Rosette était chaque jour vivant dans la présence de sa soeur! 

!

 

Je peux vous dire aussi que je n’ai plus jamais approcher une cuisine de ma vie. A ma demande, Eric a  engagé une cuisinière. »

-« Je pense que ce serait  bien de raconter votre histoire à Hortense. C’est aussi la sienne. Avez-vous envie de lui dire autre chose ? »

-«  Oui. J’aimerais m’excuser de ne pas avoir été présente quand elle s’est cassée la cheville lors de la ballade à vélo. »

-«je vous écoute. »

-« C’était, il y a plus ou moins vingt-cinq ans. Hortense s’est cassée la cheville en tombant de vélo dans les champs. C’est ma sœur qui l’a conduite aux urgences et Eric qui l’a accompagnée car j’en étais incapable.

A l’époque, je souffrais d’une grave dépression. Un psychiatre m’avait donné des anti-dépresseurs très puissants. Au début du traitement, il m’était impossible de rester éveillée. J’étais donc profondément endormie quand l’accident est arrivé et mon mari a préféré ne pas me réveiller.

…..Et comme chez nous, tout reste secret, Hortense n’en a jamais rien su ! »

 

Madame Duquesnoy se tait à nouveau après ce difficile exercice de verbalisation.
Son regard se perd sur le mur. Elle visualise qu’elle tourne la page aux non-dits.  Une page blanche apparait sur le mur. Il reste  à l’écrire avec sa famille. Elle sait que cela va être difficile mais l’envie de la remplir  est maintenant bien présente.

 

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