lundi 2 novembre 2026

Prologue. Septembre 50.

 


 

Henri Deville, l’associé de mon grand-oncle Antoine, prend le frais sur le seuil de l’hôtel qu’ils gèrent en commun près de la place du Jardin aux Fleurs à Bruxelles. Cet hôtel qui accueille des couples discrets a une entrée rue T’Kint et une sortie rue Anneessens, une aubaine pour cet établissement du centre de la ville.

Ce soir, Henri dérobe quelques minutes du temps accordé aux clients, pour fumer une Belga à la lueur du réverbère qui éclaire la façade du gîte. La lumière tamisée révèle cependant une silhouette élégante vêtue d’un costume sombre et dont le bord du chapeau dissimule les traits du visage.

L’hôtelier retourne à la réception, enlève son couvre-chef et dévoile une calvitie naissante qui accentue la rondeur de son visage amène. Les yeux noirs et rieurs traduisent le caractère chaleureux de l’homme qui aborde la quarantaine avec sérénité : les restrictions de la guerre 40/45 s’éloignent peu à peu et la fréquentation de l’hôtel promet des jours meilleurs.

Henri descend en sautant sur une jambe avec dextérité les marches qui conduisent vers la cuisine-cave, sa pièce de vie, où se trouve le standard téléphonique à fiches raccordé aux 8 chambres. Chaque client peut ainsi se mettre en rapport avec lui et passer une commande en décrochant le téléphone en bakélite noir qui équipe les tables de chevet.

J’ai omis de vous dire que le complice de mon grand-oncle est unijambiste, ce qui explique son mode de déplacement, les sautillements sur une jambe lorsqu’il descend une volée d’escalier. La montée s’avère plus lente, il monte une marche avec la jambe valide et s’appuie sur la prothèse pour gravir la marche entièrement.

Lorsqu’il se déplace, il boîte un peu avec un léger déhanché qui ne manque pas de grâce.

Antoine et Henri sont toujours restés très discrets quant aux circonstances de l’accident ou de l’affection médicale à l’origine de l’amputation de la jambe gauche, étant donné mon jeune âge à l’époque : je fréquentais la première année primaire d’une école de la ville de Bruxelles rue des Six Jetons.

Les contraintes liées au port d’une prothèse, n’a aucunement entamé la joie de vivre d’Henri.

Dès que son boulot lui en laissait le loisir, il se mettait au piano et exécutait avec talent « Petite Fleur » de Sidney Bechet.

Ce piano « crapaud », noir, intermédiaire entre le piano droit et le piano à queue, trônait littéralement dans la cuisine-cave et lui donnait en quelque sorte ses lettres de noblesse.

A l’autre extrémité de la pièce, un salon et quelques chaises permettaient la présence d’un éventuel auditoire.

Je dois à Henri et je lui en sais gré mes contacts précoces avec le jazz : des 78 tours de Louis Armstrong, ou de Duke Ellington tournaient sur un gramophone « La voix de son maître » tandis que la musique légère d’après-guerre - Annie Cordy, Piaf avec « L’Hymne à l’amour », Line Renaud ... -remplaçait parfois les interprètes d’outre-Atlantique.

Henri assurait aussi une petite restauration pour les clients de l’hôtel et se rendait une ou deux fois par semaine aux Halles-Saint-Géry vers sept heures du matin. Bouchers, poissonniers, maraîchers et crémiers débordaient d’activités à cette heure matinale. Il lui fallait une dizaine de minutes pour s’y rendre. Il remontait la rue T’Kint et à la place du Jardin aux Fleurs, prenait la rue Plétinckxs jusqu’au marché.

Tout en marchant, il pensait à la mère d’Antoine qui vendait des citrons devant les portes des Halles en haranguant les chalands : « Achetez mes citrons, madame, 3 pour cinq francs » !

Plusieurs colporteuses vendaient à la sauvette des denrées fraîches car la réglementation des marchands ambulants devenait très restrictive.

Henri avait d’ailleurs lu dans « Le Soir » un article qui concernait les habitudes des consommateurs plus enclins à faire leurs achats dans des commerces de proximité ou dans de grandes surfaces plutôt que dans les marchés.

En rentrant à l’hôtel, Henri repasse par la place du Jardin aux fleurs, et se dit qu’il inviterait bien Antoine au restaurant « In ‘t Spinnekopke » pour manger des choezels mijotés au madère, rareté de la cuisine locale.

 

 

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